Pour une poignée de ryôs

Publié le par Wintermute

 

Hier soir repassait sur France 4  Pour une poignée de dollars. L'occasion pour moi de le revoir et d'enchaîner avec le dvd de Yojimbo, d'Akira Kurosawa.

 

Pour une poignée de dollars est le premier western du talentueux Sergio Leone, et premier western spaghetti de l'histoire du cinéma.

 

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Il raconte l'histoire d'une petite ville mexicaine non loin de la frontière des Etats-Unis, San Miguel.

Les affaires n'y sont pas bonnes, sauf pour Piripero le croque-mort, qui n'arrête pas de vendre de cercueils.

Car deux clans rivaux se disputent le pouvoir à San Miguel.

Il y a les Baxter, des américains qui font du trafique d'armes, tandis que le trafic d'alcool revient aux Rojos, des mexicains.

Déjà, on achetait moins cher au Mexique pour revendre en Amérique.

 

Un jour se pointe l'étranger. Inconnu à San Miguel, comme Eastwood l'est sans doute alors en Europe. A peine le sonneur de cloches de San Miguel lui a t-il expliqué la situation en ville que l'étranger fait connaissance d'une manière désagréable avec trois hommes de main des Baxter.

Ceci l'amène à la cantina, la taverne avec vue sur le centre ville et les maisons des deux familles ennemies de part et d'autre. L'aubergiste lui conseille de quitter la ville au plus vite s'il ne veut pas d'ennuis, lui offrant même le repas vu que l'étranger est fauché.

Rien à faire. Le nouveau venu y voit un moyen de se faire de l'argent.

« Les Baxter d’un côté, les Rojos de l’autre et moi au beau milieu... Ça peut être intéressant. »

 

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Il vendra ses services aux deux clans, attisant le feu entre les deux clans. L'incendie se déclarera, littéralement, et l'étranger profitera de cette situation pour ramener le calme en ville.

 

On retrouve dans ce western ce qui fait le succès de Leone. Plans larges sur des paysages désertiques où la poussière vous ferait tousser, plans rapprochés sur les visages des différents protagonistes (avec la musique de Morricone derrière, les duels n'en sont que plus intenses), personnages crasseux, puant la sueur sous le soleil, généralement avides et sans scrupules, préoccupés uniquement par leur survie et l'argent. Héros taciturne, mystérieux, habitués à fréquenter des crapules, prompt à dégainer pour arriver à ses fins.

 

 

Il est intéressant de savoir que ce film est très inspiré du Yojimbo (Le garde du corps en français) d'Akira Kurosawa, tourné en noir et blanc quatre ans plus tôt, lui même inspiré d'un autre film voire d'un bouquin. Aller, je me jette, je suis djeunz, c'est un remake (yeah).

 

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Le garde du corps narre l'histoire d'un rônin qui arrive dans un village où seul le tonnelier fait fortune, en fournissant des … cercueils.

Le guerrier se présente sous le nom de Sanjuro, et c'est le propriétaire de l'auberge de la ville qui le met au courant de la situation.

Le marchand de soie et le marchand de saké se disputent le pouvoir. Chacun possède ses propres hommes, des bandits dont ils ont vidé la région, commandés par un chef : Seibei d'un côté, Ushi Tora de l'autre (et Sanjuro au milieu).

Sanjuro, après démonstration de son talent en sabrant trois bandits (l'étranger fait de même en descendant quatre Baxter, et comme son homologue japonais, commande à Piripero le nombre de cercueils correspondant), le vendra au plus offrant, faisant monter les enchères, semant le vent pour mieux récolter la tempête. Car ici aussi, les deux clans songent à faire la paix (sous prétexte de la fête de la soie ou de la venue de la cavalerie), ce qui n'est pas au goût du nouveau venu...

 

Pour une poignée de dollars et une copie quasi-conforme de Yojimbo du point de vue de l'histoire. Les lieux changent, les noms aussi, mais le déroulement reste globalement le même. Par contre, j'ai trouvé intéressant le fait que ce western spaghetti, qui a révolutionné le genre avec ses personnages amoraux, est en fait bien moins sombre que Yojimbo.

 

Le rônin apparaît pendant une bonne partie du film comme une véritable ordure, qui n'a rien à envier à une bonne partie du village, d'ailleurs complètement corrompu : l'officier de police lui demande un ryo pour les services qu'il lui a rendu (à savoir lui présenter les deux bandes et lui conseiller d'en rejoindre une), les marchands sont prêts à tout pour recruter le nouvel arrivant. Le maire, quant à lui, reste enfermé chez lui, à prier en frappant sur un tambour pour que la paix revienne au village.

Sanjuro révèlera son bon fond quand il découvrira qu'un enfant et son père ont été privé de la mère, ce dernier ayant perdu au jeu sa maison et, parce qu'elle était jolie, sa femme.

Chez Leone, Ramos, (un des frères Rojos), se sert directement, enlevant Marisol à sa famille : au Mexique, les vrais « méchants » sont clairement identifiés, chez Kurosawa, c'est moins clair, le village est complètement pourri, les jeunes n'ont plus aucune notion de la valeur de l'argent, passent leur temps à jouer aux dés : au fond, tous sont coupables, il n'y a que des victimes consentantes.

Si ce drame permet au rônin de retourner sur le droit chemin, en aidant la famille à fuir au grand complet, il précise bien qu'il méprise le père de famille, un véritable lâche à ses yeux.

Chez Leone, on nous explique bien que le père est impuissant, car son enfant subirait les représailles, et, couplé au fait que Ramos soit vraiment mauvais, l'exempte de tout reproche ou jugement de la part de l'étranger.

 

Si Leone s'est inspiré de Kurosawa, le japonais s'est lui-même inspiré du western occidental, c'est flagrant. Village construit autour d'une grande allée/place, plans larges, duels, et même la présence d'une arme à feu entre les mains d'un guerrier, le colt le rendant redoutable quand l'adversaire ne possède que des armes de corps à corps. Je doute qu'il s'agisse d'un hasard.

Chez Leone, le colt devient un fusil winchester à sept coups : « quand un homme armé d'un pistolet affronte un homme armé d'un fusil, l'homme armé d'un pistolet est un homme mort ».

Là où Sanjuro jouera de vitesse et d'esquive pour vaincre son adversaire sans se faire abattre, l'étranger utilisera la ruse pour survivre aux sept tirs au coeur.

 

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Les deux films finissent de la même manière. Le village est sauvé mais meurtri, ravagé par ces combats dont un héros solitaire, venu d'on ne sait où, est à l'origine. Aux habitants de tout reconstruire, de recommencer à vivre aux milieux des morts et des décombres. Car le héros lui, son travail accompli, s'en va. Il a mis le feu aux poudres, a tout fait exploser, aux autres de réparer...

"Maintenant, il y aura un peu de tranquillité dans le village" conclut Sanjuro, avant de s'en aller. Oui, mais à quel prix?

 

Une même histoire, une même époque, deux films, deux réalisateurs, deux univers différents.

Les deux sont à voir, mais j'avoue avoir une petite préférence pour celui de Kurosawa, et pourtant dieu sait combien j'apprécie Sergio Leone... (je découvrais d'ailleurs, enfin, Il était une fois en Amérique cet après-midi, magie des cinémas du quartier latin : c'était fabuleux).

Sans doute parce qu'ayant vu les autres westerns de l'italien, Pour une poignée de dollars n'est pas le meilleur d'entre eux, et même s'il est très bon, souffre un peu de la comparaison.

Je suis également très attaché à tout ce qui constitue la toile de fond, et le film de Kurosawa est plein du genre de petits détails qui me plaisent : repas chez l'habitant (on mange aussi chez Leone, mais c'est plus accessoire, moins détaillé), réception et spectacle de danse, la mention de la fête de la soie, le maire qui prie avec son tambour... Bref, des détails qui favorisent le dépaysement.

 

Si vous voulez voir un western avec des sabres, vous savez où chercher...

 

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Publié dans Films

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